Jacques Wirtz
Le jardinier qui a réinventé la forme des végétaux
Il y a des artistes qui peignent sur toile, et d'autres qui composent avec le vivant. Jacques Wirtz appartenait à cette seconde catégorie. Né le 31 décembre 1924 à Schoten, dans la banlieue d'Anvers, et mort le 21 juillet 2018 dans cette même ville, cet architecte paysagiste belge a passé plus d'un demi-siècle à redessiner notre rapport aux jardins, jusqu'à devenir l'une des références mondiales du genre.
Une vocation forgée dans l'adversité
Rien ne prédestinait vraiment ce fils de courtier en valeurs à sculpter des haies. Sa famille évoluait dans le monde de la finance, loin des massifs et des topiaires. C'est pourtant vers l'horticulture qu'il se tourne, en étudiant l'architecture paysagère à l'école horticole de Vilvoorde. La Seconde Guerre mondiale s'en mêle brutalement : le jeune Wirtz est contraint de travailler dans une pépinière en Allemagne, une expérience qui, loin de le détourner de sa passion, semble l'avoir ancrée plus profondément encore.
Après la guerre, alors que l'Europe reconstruit ses maisons modernes et cherche à les entourer de jardins tout aussi novateurs, Wirtz saisit sa chance. En 1950, il fonde sa propre affaire comme concepteur de jardins, avant de s'imposer comme architecte paysagiste à part entière. Il multiplie les voyages initiatiques à travers l'Angleterre, l'Italie, la France et le Japon, à la découverte des grands jardins historiques — autant de sources d'inspiration qui nourriront son style si particulier.
2 - Chez Wirtz, les espèces les plus caractéristiques sont le charme, l'if et le buis.
La signature Wirtz : des nuages de verdure
Ce qui distingue immédiatement un jardin signé Wirtz, c'est cette manière unique de tailler les arbres persistants en volumes arrondis, presque flottants — des "nuages" de feuillage qui ondulent au fil des massifs. Associée à une palette végétale volontairement restreinte, dominée par les graminées, cette technique offre une architecture verte qui ne faiblit jamais, même en plein hiver.
Mais au-delà de la prouesse technique, c'est une véritable philosophie qui anime le paysagiste : pour lui, un jardin ne doit jamais s'imposer au lieu qui l'accueille. Il doit au contraire en révéler l'esprit, le prolonger, le sublimer — jamais le dominer.
La consécration internationale
C'est un concours remporté en 1970 pour le pavillon belge de l'Exposition universelle d'Osaka qui propulse Jacques Wirtz sur le devant de la scène internationale. Suivront des décennies de commandes prestigieuses, en Belgique comme à l'étranger : le parc de Cogels à Schoten, le campus de l'université d'Anvers, le siège belge de BMW à Bornem, le boulevard du Roi Albert II à Bruxelles, ou encore plusieurs jardins de châteaux, en Belgique comme au Luxembourg.
Son chef-d'œuvre reste sans doute le jardin du Carrousel, aux abords du Louvre à Paris, un chantier titanesque étalé de 1990 à 2004. Deux ans plus tôt, en 1992, le président François Mitterrand lui avait déjà confié le redessin des jardins du palais de l'Élysée — une reconnaissance au plus haut niveau de l'État français.
Sa réputation traverse ensuite la Manche : Wirtz signe le renouveau des jardins du château d'Alnwick, puis le Jubilee Park à Canary Wharf, à Londres. Sa clientèle s'élargit également à des personnalités prestigieuses, parmi lesquelles Bernard Arnault, Catherine Deneuve ou encore Valentino Garavani, pour qui il aménage les jardins de leurs propriétés privées en France.
Une affaire de famille
En 1990, ses fils Martin et Peter rejoignent l'entreprise familiale, qui deviendra avec le temps la plus grande structure de conception de paysages en Belgique. Une transmission qui assure la pérennité d'un savoir-faire devenu, au fil des décennies, une véritable signature reconnaissable entre toutes.
Les honneurs
En 2006, l'Académie royale flamande de Belgique pour les Sciences et les Arts lui décerne sa Médaille d'or. L'hommage est éloquent : on le compare alors aux plus grands noms de l'histoire du jardin, André Le Nôtre, William Kent et Lancelot "Capability" Brown — une manière de dire que Jacques Wirtz avait, lui aussi, sa place au panthéon des paysagistes qui ont changé notre regard sur la nature domestiquée.